Addiction, souffrance et déni : comment aider vraiment ceux qu’on aime
Quand la fuite devient refuge
« On n’est pas tous addicts. Mais on est tous susceptibles de le devenir. »Cette phrase du Pr Laurent Karila, addictologue à l’hôpital Paul-Brousse, résume à elle seule la réalité de l’addiction, bien loin des clichés ou des jugements faciles.
Car l’addiction n’est pas une faiblesse morale. C’est une maladie. Une maladie complexe, ancrée dans le cerveau, nourrie par la souffrance, amplifiée par le silence, renforcée par le déni, et parfois encouragée — sans qu’on le veuille — par la société elle-même.
Qu’est-ce qu’une addiction ? (définition et signes)
Le mot “addiction” vient du latin addictus, qui désignait un esclave par dette. Et c’est peut-être là la meilleure image : on devient esclave d’un produit ou d’un comportement, malgré soi.
Le DSM-5, le manuel de référence en psychiatrie, définit les troubles liés à l’usage de substances ou de comportements par plusieurs critères.Mais pour le Pr Karila, un repère simple et puissant reste le moyen mnémotechnique des 5 C :
- Perte de Contrôle : on consomme plus souvent, plus longtemps que prévu.
- Compulsion : on ne peut plus s’en empêcher.
- Craving : envie irrépressible, obsessionnelle.
- Consommation continue : malgré les conséquences.
- Conséquences : santé, relations, travail… tout se dégrade.
Si ces cinq signes sont présents pendant 12 mois, on parle clairement d’addiction. (Mais, même avant, si les symptômes sont déjà là depuis au moins 3 mois, on peut consulter.)
Addiction ou dépendance : quelle différence ?
Ces deux termes sont souvent confondus. Pourtant, il y a une nuance.- La dépendance est surtout physique : le corps s’habitue à une substance et en réclame toujours plus. Le manque devient insupportable (comme avec l’alcool, les opiacés, le tabac…).
- L’addiction, elle, va plus loin. Elle intègre la dépendance psychologique, émotionnelle, comportementale. C’est une perte de liberté intérieure, parfois sans symptôme physique.
👉 Une personne peut être dépendante sans être addict… et inversement.
Pourquoi devient-on addict ?
Il n’y a pas de profil type. On ne naît pas addict, on le devient — souvent dans un moment de faille ou de douleur.
Les causes sont multifactorielles. Le Pr Karila parle de 5 zones de vulnérabilité :- Facteurs génétiques : on hérite parfois d’une prédisposition, mais ce n’est pas une fatalité.
- Tempérament : recherche de sensations fortes, impulsivité, anxiété…
- Troubles psy associés : dépression, trouble anxieux, TDAH, etc.
- Développement cérébral : exposition précoce à des substances.
- Environnement : stress, isolement, entourage consommateur, traumatisme.
En d’autres termes, l’addiction est une réponse (déraisonnable) à une douleur réelle.
Les addictions reconnues… et celles qu’on ignore encore
Quand on parle d’addiction, on pense spontanément à :- L’alcool
- Le tabac
- Les drogues illicites (cocaïne, cannabis, héroïne…)
- Les médicaments détournés (anxiolytiques, morphine, etc.)
- Jeux d’argent (officiellement reconnus)
- Jeux vidéo (trouble reconnu par l’OMS, mais encore discuté médicalement)
- Addiction sexuelle (en débat)
- Achats compulsifs
- Utilisation excessive des écrans ou réseaux sociaux
- Travail (workaholisme)
- Sucre ou nourriture (liée à des troubles alimentaires)
- Sport excessif
- Dépendance affective
Toutes ne sont pas officiellement reconnues comme “addictions” par les classifications internationales, mais elles partagent les mêmes mécanismes (les fameux 5 C) et peuvent nécessiter une prise en charge.
Le déni : un symptôme central
Ce qui rend l’addiction si difficile à traiter, ce n’est pas le produit. C’est le silence qui l’entoure.
Souvent, la personne sait qu’il y a un problème, mais elle ne veut pas le voir. Parce que voir, c’est risquer de tomber. Et que tomber, c’est souffrir plus encore.
Le déni, ce n’est pas du mensonge. C’est un mécanisme de survie.
Et il peut durer… des années.
Pour les proches : que faire ? Comment aider, sans forcer ?
Vous vivez avec une personne addict ? Ou vous pensez qu’un ami, un parent, un enfant souffre ? Voici quelques repères : ✔️ Posez un regard clair : informez-vous. L’addiction est une maladie, pas un caprice. ✔️ Évitez les reproches : ils ferment la porte au dialogue. Parlez de vous, de ce que vous ressentez. ✔️ Exprimez votre inquiétude, pas votre colère : « Je vois que tu vas mal. Je suis là si tu veux parler. » ✔️ Ne forcez pas l’aide : mais montrez qu’elle existe.✔️ Cherchez du soutien pour vous aussi : groupes de parole pour familles, associations comme Al-Anon (alcool), Alateen (ados), etc.
Comment se faire diagnostiquer ou accompagner ?
La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des solutions médicales partout en France.
- Médecins généralistes : premier point d’entrée
- Addictologues : en consultation de ville ou à l’hôpital
- CSAPA (Centres de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie)
- Hôpitaux avec services spécialisés (ex : Paul-Brousse à Paris)
- Lignes d’écoute anonymes, comme Drogues Info Service (0 800 23 13 13)
Un diagnostic peut être posé après un entretien médical, éventuellement avec questionnaires validés (basés sur le DSM-5). Ensuite, un accompagnement est proposé : thérapies cognitivo-comportementales, sevrage médicalisé, suivi psychologique, groupes de soutien…
Et le sevrage, c’est comment ?
Le sevrage dépend du type d’addiction.
- Alcool, opiacés, benzodiazépines : nécessitent une prise en charge médicale, parfois hospitalière (risques de délirium, de crises, de douleurs physiques violentes).
- Cannabis, tabac : sevrage physique plus léger, mais fort impact psychique.
- Addictions comportementales : pas de symptômes physiques, mais craving, vide, angoisse, parfois comparables.
Une vérité reste la même : la rechute fait partie du chemin. Et ça ne veut pas dire qu’on a échoué ! Juste qu’il faut apprendre à se relever.
Et si on arrêtait de détourner les yeux ?
On pense souvent : “Je ne peux rien faire s’il/elle ne veut pas.”
C’est faux et incomplet !
Vous pouvez créer un espace où il est possible d’en parler, d’exister autrement que dans la honte, de nommer ce qui fait mal sans l’aggraver.
Aider, ce n’est pas résoudre. C’est être là, vraiment. Voir, sans fuir. Parler, sans accuser. Écouter, sans minimiser.
Une maladie du lien, un appel à la présence
L’addiction, c’est la tentative désespérée d’un cerveau pour soulager une douleur qu’il ne sait plus exprimer autrement.
C’est une maladie. Une maladie du lien, du silence, du manque d’alternative.
La comprendre, c’est déjà commencer à la soigner.
Articles ou vidéos
- Un addictologue analyse des films par le professeur Laurent Karila, médecin et addictologue à l’hôpital Paul-Brousse ainsi que professeur d’addictologie et de psychiatrie à l’université Paris-Saclay.
- AP-HP, Assistance Publique – Hôpitaux de Paris
- Addict’Aide : Différences : addiction / dépendance
- Santé publique France :
- Institut de psychiatrie : Psycare, la série qui explique… les addictions
Podcasts
Le Pr Laurent Karila anime quelques podcasts en plus de son intervention dans « Ça commence aujourd’hui » sur France 2 avec Faustine Bollaert :
- Psychik : lien Spotify
- Addiktion : lien Spotify
- Addictolearning : lien Spotify
Les podcasts sont sur toutes les plateformes, je vous mets juste ma préférée.
